Pourquoi bloguez-vous? Daniel Cornu gomme les anonymes têtus

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tribune des blogs cornu.pngMédiateur des journaux du groupe Edipresse Suisse, Daniel Cornu est l'un des meilleurs spécialistes actuels de l'éthique journalistique. Ancien rédacteur en chef de la Tribune , il a longtemps dirigé le Centre romand de formation des journalistes. Il s'est lancé depuis quelques mois dans la blogosphère avec une certaine passion. Et deux garde-fous: maîtriser le propos et n'accepter que les commentaires signés: deux règles que la pratique blogueuse pourrait faire évoluer.

Pourquoi bloguez-vous?

Mon entrée dans la blogosphère date du moment où, médiateur de la Tribune depuis 1998, je suis devenu médiateur pour l'ensemble des titres Edipresse. Plus question de publier une chronique dans chaque journal, le blog www.mediateur.edipresse.ch est devenu mon port d'attache. J'y publie 25 à 30 chroniques par an. A ce jour seule la Tribune a cité régulièrement ces chroniques dans la page «Connexion» et parfois en page «Opinion». Récemment un lien a été installé sur la page d'accueil www.tdg.ch . Ce n'est pas le cas dans les autres médias, où la référence au blog ne figure que dans l'impressum.

Fin 2009, j'ai ouvert marges.blog.tdg.ch. Je m'y exprime à titre personnel, hors de l'environnement protecteur et normé d'une rédaction, mais pas sans règles.

Lequel est le plus interactif?

«Marges 2010» pour les raisons précitées et parce que ce blog est moins institutionnel, plus visible aussi sur le portail des blogs de la Tribune . L'interactivité est cependant limitée par mon choix de n'y publier que des commentaires signés. Un choix assumé qui va certes à l'encontre de la culture web, mais qui découle de mon expérience de médiateur. Je reçois de fréquentes plaintes contre l'anonymat des commentaires et ses effets sur leur contenu. J'ai préféré jusqu'à ce jour exiger cette transparence des internautes plutôt que d'exercer une forme de censure. Je suis prêt néanmoins à accepter un message sous pseudo si la précaution se justifie. Cela dit, je me prive d'un certain trafic d'opinions, et c'est dommage.

La «Tribune» devrait-elle exiger des blogueurs et des commentateurs qu'ils signent leurs messages?

Il est sans doute difficile d'obtenir sur l'Internet ce que l'on exige dans le journal, où les lettres de lecteurs sont toutes signées. On devrait s'assurer au moins de l'existence matérielle de la source, écrire à l'internaute pour vérifier que son adresse courriel est bien valide, s'enquérir de son identité et le convaincre si possible de signer son propos.

Il faudrait donc lire tous les commentaires avant de les publier.

Je pense qu'un site de journal gagnerait en crédibilité à adopter une telle procédure.

Quelles sont les bonnes raisons de rester anonyme?

La transparence civique est un idéal qui n'est pas toujours réalisable, même dans une démocratie comme la nôtre. Des paroles libres peuvent exposer leur auteur à des représailles. C'est regrettable.

C'est là où le journalisme révèle son utilité sociale. Les avis dans les blogs, dans les forums, sous les articles s'expriment à l'état brut. N'est information que ce qui est sourcé, vérifié, authentifié, mis en forme et en contexte.

Je constate cependant que des blogs sous pseudonyme peuvent acquérir une réelle crédibilité par la qualité de leur contenu, leur cohérence et la pertinence de leur argumentation. J'en ai fait une expérience très récente que j'ai longuement exposée dans un texte publié sur le blog du médiateur sous le titre «L'anonymat sur l'Internet: un débat en ligne».

L'imprimerie a favorisé la réforme protestante. De quelles réformes les blogs pourraient-ils être le ferment?

L'imprimerie a permis l'accès de tous à la Bible et à son libre examen. L'Eglise romaine prétendait alors être la seule détentrice de la vérité. Aujourd'hui les blogs, les courriels, les réseaux sociaux ont la même fonction émancipatrice face aux régimes dictatoriaux. Reporters sans frontières lance ces jours un «abri anticensure», «un espace destiné aux journalistes, blogueurs et dissidents réfugiés ou de passage à Paris, pour apprendre comment contourner la censure, protéger leurs communications et conserver leur anonymat en ligne».

On parle à propos de certains blogs de journalisme citoyen...

A ce terme, je préfère celui de blogueur citoyen. Le journaliste s'engage à respecter les règles et les normes déontologiques de la profession. Ce n'est pas le cas du blogueur citoyen. De plus, le Code civil oblige les médias à publier le cas échéant des droits de réponse. Rien ne dit qu'un blog y serait soumis.

La menace aujourd'hui, c'est que le journalisme n'est peut-être plus assez citoyen. La tendance est d'accorder toujours plus de place aux sujets people, aux faits divers et au sport. Ce n'est pas condamnable en soi, mais cela distrait le lecteur dont l'intérêt pour les affaires de la cité diminue. Les blogs profitent de l'abandon relatif par les médias de leur fonction «service public».

Les médias bientôt remplacés par les blogs comme quatrième pouvoir?

Je ne sais pas. Je conteste cependant la notion de quatrième pouvoir. Le quatrième pouvoir fait référence aux trois autres: le législatif, l'exécutif et le judiciaire. Or, ces trois pouvoirs ont ceci de particulier qu'ils peuvent imposer l'application des lois et des décisions au besoin par la force. Jamais les médias n'ont disposé d'un tel pouvoir. Quant à l'influence qu'on prête aux journalistes, elle est très relative. Il suffit de citer le refus de l'EEE par les citoyens suisses en 1992 ou celui de la Constitution européenne en France, alors que les médias étaient unanimement en faveur de ces projets. La question du pouvoir prêté aux médias est récurrente. Elle est au cœur d'un ouvrage que je publierai cet automne aux Editions du Seuil.

Propos recueillis par J.-F. Mabut

Ce texte a paru dans les éditions des 3 et 4 juillet 2010 de la Tribune de Genève

 

 

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